Si
nous avons souhaité vous rencontrer, c’est en particulier pour vous
interroger sur « l’autre versant », si l’on peut dire, de la
biopolitique dont vous parlez. Un certain nombre de mouvements - ceux,
précisément, dont nous sommes issus ou dont nous sommes proches : celui
des sans-papiers, celui des précaires, celui des malades du sida ou
celui, émergent, des usagers de drogues - se déploient exactement dans
le lieu politique que vous avez identifié : dans cette zone
d’indictinction « entre public et privé, corps biologique et corps
politique, zôè et bios », dans cet « état d’exception qui est devenu la
règle ». Or de ces mouvements vous parlez peu, ou indirectement. Ils
rôdent entre vos lignes, mais plutôt comme objets (des camps, du
welfare ou du pouvoir médical) que comme sujets. Vous analysez avec
précision la biopolitique majeure, celle de l’ennemi, dont vous tracez
minutieusement la généalogie, dont le foyer, dites-vous, serait cet
« homo sacer », vie nue exposée au pouvoir souverain, et dont vous
examinez attentivement les dispositifs, comme le camp ; mais vous
délaissez les biopolitiques de riposte ou de réappropriation, les
biopolitiques mineures, « notre » biopolitique, pour ainsi dire : celle
d’AC !, des collectifs de sans-papiers ou d’Act Up. Vous en pensez
pourtant la possibilité, et la nécessité : « C’est », dites-vous, « à
partir de ce terrain incertain, de zone opaque d’indifférenciation, que
nous devons aujourd’hui retrouver le chemin d’une autre politique, d’un
autre corps, d’une autre parole. Je ne saurais renoncer sous aucun
prétexte à cette indistinction entre public et privé, corps biologique
et corps politique, zôè et bios. C’est là que je dois retrouver mon
espace - là, ou en nul autre lieu. Seule une politique partant de cette
conscience peut m’intéresser. » Mais vous n’explorez pas les formes
concrètes de lutte qui pratiquent, précisément, la politique depuis
cette conscience - et cette expérience - de l’état d’exception. Or n’y
a-t-il pas là, justement, lorsque des chômeurs réclament un revenu
garanti, lorsque des malades du sida exigent des traitements, ou
lorsque des usagers de drogue revendiquent des drogues sûres, l’embryon
de cette autre biopolitique que vous appelez de vos vœux ?
Dans un sens, il faudrait plutôt renverser la question. C’est plutôt
des acteurs en question qu’il faudrait attendre une réponse. Cela dit,
si les mouvements et les sujets dont vous parlez « rôdent entre mes
lignes plutôt comme objets que comme sujets », c’est que je vois là un
problème majeur : la question du sujet, précisément, que je ne peux
concevoir qu’en terme de processus de subjectivation et de
désubjectivation - ou plutôt comme un écart ou un reste entre ces
processus. Qui est le sujet de cette nouvelle biopolitique, ou plutôt
de cette biopolitique mineure dont vous parlez ? C’est un problème
toujours essentiel dans la politique classique, lorsqu’il s’agit de
trouver qui est le sujet révolutionnaire, par exemple. Il y a des gens
qui continuent de poser ce problème dans le sens ancien du terme :
celui de la classe, du prolétariat. Ce ne sont pas des problèmes
obsolètes, mais dès qu’on se pose sur le nouveau terrain dont on parle,
celui du biopouvoir, de la biopolitique, le problème est autrement
difficile. Parce que l’État moderne fonctionne, me semble-t-il, comme
une espèce de machine à désubjectiver, c’est-à-dire comme une machine
qui brouille toutes les identités classiques et, dans le même temps,
Foucault le montre bien, comme une machine à recoder, juridiquement
notamment, les identités dissoutes : il y a toujours une
resubjectivation, une réidentification de ces sujets détruits, de ces
sujets vidés de toute identité. Aujourd’hui, il me semble que le
terrain politique est une espèce de champ de bataille où se déroulent
ces deux processus : en même temps destruction de tout ce qui était
identité traditionnelle - je le dis sans aucune nostalgie bien sûr - et
resubjectivation immédiate par l’État ; et pas seulement par l’État,
mais aussi par les sujets eux-mêmes. C’est ce que vous évoquiez dans
votre question : le conflit décisif se joue désormais, pour chacun de
ses protagonistes, y compris les nouveaux sujets dont vous parlez, sur
le terrain de ce que j’appelle la zôè, la vie biologique. Et en effet
il n’en est pas d’autre : il n’est pas question, je crois, de revenir à
l’opposition politique classique qui sépare clairement privé et public,
corps politique et corps privé, etc. Mais ce terrain est aussi celui
qui nous expose aux processus d’assujettissement du biopouvoir. Il y a
donc là une ambiguïté, un risque. C’est ce que montrait Foucault : le
risque est qu’on se réidentifie, qu’on investisse cette situation d’une
nouvelle identité, qu’on produise un sujet nouveau, soit, mais
assujetti à l’État, et qu’on reconduise dès lors, malgré soi, ce
processus infini de subjectivation et d’assujettissement qui définit
justement le biopouvoir. Je crois qu’on ne peut pas échapper au
problème.
S’agit-il là d’un risque ou d’une aporie ? Toute
subjectivation est-elle fatalement un assujettissement, ou peut-on
dégager quelque chose comme une maxime, une recette de subjectivation,
qui permettrait d’échapper à l’assujettissement ?
Dans les derniers travaux de Foucault, il y a une aporie qui me
semble très intéressante. Il y a d’une part tout le travail sur le
« souci de soi » : il faut se soucier de soi, dans toutes les formes de
pratique de soi. Et en même temps, à plusieurs reprises, il énonce le
thème apparemment opposé : il faut se déprendre de soi. Il dit
plusieurs fois : « On est fini dans la vie si l’on s’interroge sur son
identité ; l’art de vivre, c’est détruire l’identité, détruire la
psychologie. » Donc il y a bien ici une aporie : un souci de soi qui
doit aboutir à une déprise de soi. Une manière dont on pourrait poser
la question, c’est : qu’est-ce que c’est qu’une pratique de soi, non
pas comme processus de subjectivation, mais qui n’aboutirait au
contraire qu’à une déprise, qui trouverait son identité uniquement dans
une déprise de soi ? Il faudrait pour ainsi dire se tenir en même temps
dans ce double mouvement, désubjectivation et subjectivation.
Évidemment, c’est un terrain difficile à tenir. Il s’agit vraiment
d’identifier cette zone, ce no man’s land qui serait entre un processus
de subjectivation et un processus contraire de désubjectivation, entre
l’identité et une non-identité. Il faudrait identifier ce terrain,
parce que c’est ce terrain qui serait celui d’une nouvelle
biopolitique. C’est précisément ce qui fait, à mes yeux, l’intérêt d’un
mouvement comme celui des malades du sida. Pourquoi ? Parce qu’il me
semble que là, on ne s’identifie que sur le seuil d’une
désubjectivation absolue, qui parfois peut être même le risque de la
mort. Il me semble qu’on se tient là dans ce seuil. J’ai essayé un peu
dans le livre sur Auschwitz, à propos du témoignage, de voir le témoin
comme modèle d’une subjectivité qui ne serait que le sujet de sa propre
désubjectivation. Le témoin ne témoigne de rien d’autre que de sa
propre désubjectivation. Le rescapé témoigne uniquement pour les
Musulmans [3].
Ce qui m’intéressait dans la dernière partie de ce livre, c’était
vraiment d’identifier un modèle du sujet comme ce qui reste entre une
subjectivation et une désubjectivation, une parole et un mutisme. Ce
n’est pas un espace substantiel, c’est plutôt un écart entre deux
processus. Mais là ce n’est qu’un début. On touche à peine ici à une
nouvelle structure de la subjectivité, mais c’est très compliqué, c’est
tout un travail à faire. Il faudrait vraiment... C’est une pratique,
pas un principe. Je crois qu’on ne peut pas avoir de principes
généraux, sauf être attentif à ne pas retomber dans un processus de
re-subjectivation qui serait en même temps un assujettissement,
c’est-à-dire n’être un sujet que dans la mesure d’une stratégie ou
d’une tactique. C’est pour cela qu’il est très important de voir dans
la pratique que chacun ou que les mouvements ont d’eux-mêmes comment se
dessinent ces zones possibles. Et ça peut être partout, en travaillant
à partir de cette notion de souci de soi chez Foucault, mais en la
déplaçant dans d’autres domaines : toute pratique de soi qu’on peut
avoir, même cette mystique quotidienne qu’est l’intimité, toutes ces
zones où l’on côtoie une zone de non-connaissance ou une zone de
désubjectivation, que ce soit la vie sexuelle ou n’importe quel aspect
de la vie corporelle. Là on a toujours des figures où un sujet assiste
à sa débâcle, côtoie sa désubjectivation, tout cela, ce sont des zones
quotidiennes, une mystique quotidienne très banale. Il faut être
attentif à tout ce qui nous donnerait une zone de ce genre. C’est
encore très vague, mais c’est cela qui donnerait le paradigme d’une
biopolitique mineure.
Vous présentez l’identité comme un risque, une erreur du
sujet. N’y a-t-il pas, néanmoins, une épaisseur matérielle des
identités, ne serait-ce que dans la mesure où l’adversaire nous assigne
à elles, que ce soit par la loi (pensez aux lois sur l’immigration) ou
par l’insulte (pensez aux injures homophobes), qui les rend pour ainsi
dire objectives ? En d’autres termes, quelle marge de désubjectivation
nos conditions sociales nous laissent-elles ?
Je travaille en ce moment sur les lettres de Paul. Paul pose le
problème : « Qu’est-ce que la vie messianique ? Qu’allons-nous faire
maintenant que nous sommes dans le temps messianique ? Qu’allons-nous
faire par rapport à l’État ? » Et là il y a ce double mouvement qui a
toujours fait problème, qui me semble très intéressant. Paul dit en
même temps : « Reste dans la condition sociale, juridique ou
identitaire, dans laquelle tu te trouves. Tu es esclave ? Reste
esclave. Tu es médecin ? Reste médecin. Tu es femme, tu es marié ?
Reste dans la vocation dans laquelle tu as été appelé. » Mais en même
temps, il dit : « Tu es esclave ? Ne t’en soucie pas, mais fais-en
usage, profites-en. » C’est-à-dire qu’il n’est pas question que tu
changes de statut juridique, ou que tu changes ta vie, mais fais-en
usage. Il précise ensuite ce qu’il veut dire par cette image très
belle : « comme si non », ou « comme non ». C’est-à-dire : « Tu
pleures ? Comme si tu ne pleurais pas. Tu te réjouis ? Comme si tu ne
te réjouissais pas. Es-tu marié ? Comme non-marié. As-tu acheté une
chose ? Comme non-achetée, etc. » Il y a ce thème du « comme non ». Ce
n’est même pas « comme si », c’est « comme non ». Littéralement,
c’est : « Pleurant, comme non pleurant ; marié, comme non marié ;
esclave, comme non esclave. » C’est très intéressant, parce qu’on
dirait qu’il appelle usages des conduites de vie qui, en même temps, ne
se heurtent pas frontalement au pouvoir - reste dans ta condition
juridique, dans ta vocation sociale - mais les transforment
complètement dans cette forme du « comme non ». Il me semble que la
notion d’usage, en ce sens, est très intéressante : c’est une pratique
dont on ne peut pas assigner le sujet. Tu restes esclave, mais, puisque
tu en fais usage, sur le mode du comme non, tu n’es plus esclave.
Comment un tel usage pourrait-il être proprement politique,
ou sous conditions politiques ? Parce qu’il serait possible d’y voir
une conversion de pensée strictement individuelle ou éthique, ou même
religieuse, en tout cas singulière et « privée », disons, avec les
guillemets. Quelle relation cette conversion vis-à-vis de son propre
statut, qui permet de ne plus être un sujet, entretient-elle avec la
politique ? En quoi est-ce que ça nécessite de la communauté, de la
lutte, du conflit, etc. ?
Bien sûr, on considère parfois ce thème chez Paul comme relevant de
l’intériorisation. Mais je ne crois pas du tout qu’il s’agisse de cela.
Son problème, c’est au contraire celui de la vie de la communauté
messianique à laquelle il s’adresse. Par exemple, ce thème de l’usage,
on le voit ressortir sous une forme très forte - une critique du droit
- dans le mouvement franciscain, où le problème est celui de la
propriété : ces ordres qui pratiquent la pauvreté extrême refusent
toute propriété, et en même temps ils doivent faire usage de certains
biens. Il y a à cette occasion un conflit très fort avec l’Église, dans
le sens où l’Église veut bien admettre qu’ils refusent un droit de
propriété qu’il soit un droit de propriété de l’individu, ou un droit
de propriété de l’ordre - parce qu’ils le refusent même en temps
qu’ordre -, mais elle voudrait qu’ils classifient leur conduite de vie
comme droit d’usage. C’est quelque chose qui existe encore :
l’usufructus, le droit d’user, en tant que séparé du droit de
propriété. Eux insistent au contraire, et c’est là le conflit : ils
disent : « Non, ce n’est pas un droit d’usage, c’est de l’usage sans
droit. » Ils appellent cela usus pauper, l’usage pauvre. C’est vraiment
l’idée d’ouvrir une zone de vie communautaire qui fait usage, mais qui
n’a pas de droit, et n’en revendique pas. D’ailleurs, les Franciscains
ne critiquent pas la propriété, ils en laissent tous les droits à
l’Église : « La propriété ? Nous n’en voulons pas. Nous nous en
servons. » On peut donc dire que ce problème est purement politique, ou
du moins communautaire.
Néanmoins, est-ce être absolument un hasard si les
références que vous convoquez pour penser cette alternative
appartiennent à la sphère religieuse ? Par moment, à vous lire, il y a
dans la désignation de cette autre politique, ou de cette autre statut
du politique, quelque chose comme un ton prophétique. Vous écrivez par
exemple : « C’est pourquoi, si l’on nous permet d’avancer une prophétie
sur la politique qui s’annonce, celle-ci ne sera plus un combat pour le
contrôle ou la conquête de l’État par de nouveaux ou d’anciens sujets
sociaux, mais une lutte entre l’État et le non-État (l’humanité),
disjonction irrémédiable des singularités quelconques et de
l’organisation étatique. » Quelle place accordez-vous à ces références
et à ce ton-là dans votre travail ?
Ce qui m’intéresse dans les textes de Paul, ce n’est pas tellement
le domaine de la religion, mais ce domaine ponctuel qui a affaire avec
le religieux mais qui ne coïncide pas avec lui, qui est le messianique,
c’est-à-dire un domaine très proche du politique. Là, c’est plutôt un
autre auteur qui a été décisif pour moi, qui n’est pas du tout
religieux : c’est Walter Benjamin, qui pense le messianique comme
paradigme du politique, ou disons du temps historique. C’est plutôt
cela dont il est question pour moi. Et je pense en effet que la manière
dont, dans la première Thèse sur le concept d’histoire, Benjamin
introduit la théologie en tant qu’entité qui, même cachée, doit aider
le matérialisme historique à remporter la partie contre ses ennemis,
reste un geste très légitime et très actuel, qui nous donne, justement,
les moyens de penser autrement le temps et le sujet. Alors vous parliez
du prophète... Ces jours-ci, j’étais en train d’écouter les cours
enregistrés de Foucault, notamment celui où il distingue quatre figures
de la véridiction dans notre culture : le prophète, le sage, le
technicien, et puis celui qu’il appelle le parrèsiastès, celui qui a le
courage de dire la vérité. Le prophète parle au futur, et non pas en
son nom, mais au nom de quelque chose d’autre. Le parrèsiastès, au
contraire, avec lequel Foucault s’identifie sans doute, parle en son
nom, et doit dire ce qui est vrai maintenant, aujourd’hui. Bien sûr, il
dit que ce ne sont pas des figures séparées. Mais moi je revendiquerais
plutôt la figure du parrèsiastès que celle du prophète. Bon, le
prophète, c’est évidemment très important, et c’est même une
catastrophe qu’il ait quitté notre culture : la figure du prophète,
c’était celle du leader politique jusqu’à il y a cinquante ans ; il a
complètement disparu. Mais en même temps, il me semble qu’on ne peut
plus penser un discours qui s’adresse au futur. Il faut penser
l’actualité messianique, le kairos, le temps de maintenant. Cela dit,
c’est un modèle de temps très compliqué, parce que ce n’est ni le temps
à venir - l’eschatologie future, l’éternel -, ni exactement le temps
historique, le temps profane, c’est un morceau de temps prélevé sur le
temps profane qui, du coup, se transforme. Benjamin écrit quelque part
que Marx a sécularisé le temps messianique dans la société sans
classes. C’est tout à fait vrai. Mais en même temps avec toutes les
apories que cela engendre - les transitions, etc. - c’est une espèce
d’écueil sur lequel la Révolution a échoué. On ne dispose pas d’un
modèle de temps qui permette de penser cela. En tout cas, je crois que
le messianique est toujours profane, jamais religieux. C’est même la
crise ultime du religieux, le rabattement du religieux dans le profane.
À ce propos, je pense à une revue qui vient d’être publiée en France,
par des jeunes gens que je connais, qui s’appelle Tiqqun [4].
Là, c’est vraiment une revue messianique, parce que Tiqqun, dans la
cabale de Luria, c’est justement le terme de la rédemption messianique,
de la restauration messianique. Ça m’intéresse, parce que c’est une
revue extrêmement critique, très politique, qui prend un ton très
messianique, mais toujours de manière complètement profane. Ainsi ils
appellent Bloom les nouveaux sujets anonymes, les singularités
quelconques, évidées, prêtes à tout, qui peuvent se diffuser partout,
mais restent insaisissables, sans identité mais réidentifiables à
chaque moment. Le problème qu’ils se posent, c’est : « Comment
transformer ce Bloom, comment ce Bloom va-t-il opérer le saut au-delà
de lui-même ? »
C’est là, peut-être, que nous avons du mal à vous suivre.
Non pas sur la posture messianique, mais sur les « singularités
quelconques ». Comment dire ? À vous entendre, la biopolitique
nouvelle, cette politique qui s’annonce, relève davantage de la fuite
ou de la sortie que de la résistance ou du conflit. D’un côté vous
identifiez très clairement un ennemi, un adversaire, très massif, très
consistant, très cohérent, dont on peut tracer des généalogies longues,
dont on peut repérer des dispositifs récurrents, etc. De l’autre, face
à la consistance de cet adversaire, tout se passe comme si vous
plaidiez pour une sorte de politique de l’inconsistance, de la
dissolution, de l’esquive : plutôt que fabriquer des sujets collectifs,
il faudrait apprendre à se « déprendre » de soi ; plutôt que
revendiquer des droits, il faudrait imaginer des « usages sans
droit » ; plutôt qu’affronter l’État, il faudrait s’assumer comme un
« non-État », etc. Or a-t-on toujours la latitude de fuir ? Il nous
semble que la puissance des appareils biopolitiques (pensez aux
politiques de santé publique, à l’administration du welfare, au
contrôle de l’immigration, etc) tient précisément à leur force,
terrible, de capture. Pour dire ça brutalement, pardonnez-nous, il se
pourrait bien que la désubjectivation soit un luxe, dont la possibilité
ne s’offre précisément qu’à ceux qui échappent aux appareils du
biopouvoir. Comment se déprendre de soi, esquiver la resubjectivation,
être un non-État, etc. lorsqu’on est « séropositif », « RMIste » ou
« toxicomane », c’est-à-dire pris, littéralement, dans les catégories
et les dispositifs du biopouvoir ? N’est-on pas, bien souvent,
contraint d’agir comme tels plutôt que comme non, pour reprendre vos
termes ? Bref, on peut avoir le sentiment que vous plaidez pour la
mobilité et l’esquive, là où la puissance de capture et l’épaisseur
matérielle de l’ennemi ne nous laissent pas d’autre choix que de
l’affronter.
Je vois bien le problème. Je crois que tout dépend de ce qu’on
entend par fuite. C’est un motif que l’on trouve chez Deleuze : la
« ligne de fuite », l’éloge de la fuite. Mais vous avez raison de
protester. La notion de fuite, ce n’est pas qu’il y ait un ailleurs où
on puisse aller. Non, c’est une fuite très particulière. C’est une
fuite qui n’a pas d’ailleurs. Où serait l’ailleurs où l’on pourrait
s’enfuir ? Dans certains cas, quand le mur de Berlin était debout, par
exemple, il y avait des fuites évidentes parce qu’il y avait un mur
(mais est-ce qu’il y avait un ailleurs ?). Pour moi, il s’agirait de
penser une fuite qui n’implique pas une évasion : un mouvement dans la
situation où il a lieu. C’est uniquement en tant que telle que la fuite
pourrait avoir une signification politique. Et puis il y a un autre
problème qui me semble toucher à la question que vous avez posée. C’est
le problème qu’on trouve chez Marx quand il fait la critique de
Stirner. Dans l’Idéologie allemande, il consacre plus de cent pages au
théoricien de l’anarchie, dont il récuse la distinction entre révolte
et révolution. Stirner théorise la révolte en tant qu’acte personnel de
soustraction, égoïste. Pour Stirner, la révolution, c’est un acte
politique qui vise le conflit contre une institution, alors que la
révolte, c’est un acte individuel qui ne vise pas à détruire les
institutions. Il suffit tout simplement de laisser l’État être, et ne
plus l’affronter : il va se détruire lui-même. Il suffit donc de se
soustraire - une fuite. Marx critique très fortement ce motif, mais le
fait qu’il lui consacre cent pages montre bien que c’est un problème
sérieux. À cette opposition révolte/révolution, il oppose une sorte
d’unité entre la révolte et la révolution. Il n’oppose pas un concept
politique à un concept anarchico-individuel, il cherche l’unité des
deux : ce sera toujours pour des raisons égoïstes, pour ainsi dire de
révolte, qu’un prolétaire fera un acte directement politique. Là, même
si cela pose d’autres problèmes, j’aurais tendance à penser comme
Marx : une espèce d’unité des deux gestes, ou bien d’entre-deux,
disons. J’aurais tendance à penser non pas une coupe qui isole la fuite
de la révolution, comme on a tendance à le faire, mais que tout acte
émanant du besoin singulier d’un individu, le prolétaire, qui n’a
aucune identité, aucune substance, sera aussi, quand même, un acte
politique. Je crois qu’il ne faut pas opposer action politique et
fuite, révolte et révolution, mais essayer de penser l’entre-deux. Mais
cela fait problème pour Marx aussi. C’est tout le problème de la
classe. La classe n’a pas de conscience, le prolétariat existe en tant
que sujet, mais il n’a pas de conscience. D’où le problème léniniste du
parti : il faudra quelque chose qui ne soit pas différent de la classe,
qui ne soit pas autre chose que la classe, mais qui sera pour ainsi
dire l’organe de sa conscience. C’est une aporie, là aussi. Je ne dis
pas qu’il y a une solution à ce problème, entre les lignes de fuite qui
seraient un geste de révolte, et une ligne purement politique. Ni le
modèle parti, ni le modèle d’action sans parti : il y a besoin
d’inventer. Parce qu’après on tombe dans le problème de l’organisation
politique, du parti-classe, qui va produire un « nous » : le parti est
celui qui veille à ce que toute action soit politique et pas
personnelle, pas individuelle ; la classe, au contraire, est l’organe
d’une infinie production d’actes non politiques, mais de révoltes
individuelles. Mais le problème est réel.
C’est d’ailleurs un problème qui se pose, en pratique, à
tous ceux qui cherchent à produire du collectif - et à l’occasion du
« nous » - en dehors de ces machines à agréger que sont les partis
politiques, et sans le secours d’un principe général supérieur, que ce
soit la République, la Classe ou l’Homme. Si vacarme se sent proche des
associations de malades, de chômeurs ou de précaires, c’est précisément
parce qu’elles inventent quelque chose comme une politique à la
première personne, dans des formes d’organisation nouvelles, où les
distinctions entre le social et le politique, la classe et sa
conscience, le singulier et l’universel, etc. s’effacent, et où la
signification politique des actes est immanente aux actes eux-mêmes.
Oui. Il faut inventer une pratique qui briserait la coque de ces
représentations. Sûrement pas un sujet substantiel à identifier, mais
autre chose, qu’il me semble avoir trouvé chez Paul, pour revenir au
travail en cours. Paul a affaire avec la loi juive qui partage les
hommes en Juifs et non-Juifs, Juifs et Goyim. Qu’est-ce qu’il va faire
avec cette division ? On présente souvent Paul comme si c’était le
mentor de l’universalisme, quelqu’un qui aurait opposé à ces
divisions-là juif/non-juif un nouveau principe universel, père de
l’Église catholique, c’est-à-dire universelle. Or quand on regarde son
travail de près, c’est exactement le contraire. Face à cette division
imposée par la loi (il considère au fond la loi comme ce qui divise, ce
qui partage, juif/non-juif, mais aussi citoyen/non-citoyen, etc.), au
lieu d’opposer comme on aurait tendance, nous, au temps des droits de
l’homme, un principe universel contre le partage ethnique, il fait une
chose très subtile : il divise la division même. La loi divise en Juifs
et non-Juifs ? Eh bien moi je vais couper cette division par une autre
coupe. Il y en a plusieurs, par exemple juif selon la chair et juif
selon l’esprit, le souffle. Cette coupe chair/souffle va diviser la
division exhaustive qui partageait l’humanité entre Juifs et non-Juifs.
Ce nouveau partage va produire des Juifs qui ne sont pas juifs, parce
que ce sont des Juifs qui sont juifs selon la chair, et non selon
l’esprit, et des Goïm qui sont goïm selon la chair, mais pas goïm selon
l’esprit. C’est-à-dire qu’il va produire un reste. Paul introduit un
reste dans cette division Juif/non-Juif. C’est une espèce de coupe qui
coupe la ligne même. Donc, au fond, c’est beaucoup plus intéressant :
il n’oppose pas un universel, il met en échec la division de la loi, il
introduit un reste. Parce que le Juif selon l’esprit, il n’est pas
non-juif, il est aussi juif, mais on pourrait dire que c’est une espèce
de non-non-Juif. Partout, Paul travaille comme cela : il divise la
division au lieu de proposer un principe universel. Et ce qui reste,
c’est le sujet nouveau, mais indéfinissable, toujours en reste parce
qu’il peut être de tous les côtés, du côté des non-Juifs, du côté des
Juifs. Il y a là quelque chose de précieux pour se représenter
aujourd’hui une notion de peuple, et peut-être aussi pour penser ce que
Deleuze disait quand il parlait de peuple mineur, du peuple en tant que
minoritaire. C’est moins un problème de minorités, qu’une présentation
du peuple comme étant toujours en reste par rapport à une division,
quelque chose qui reste ou résiste à une division - pas comme une
substance, mais comme un écart. Il s’agirait de procéder plutôt comme
cela, par division de la division, plutôt qu’en se demandant : « Quel
serait le principe universel communautaire qui pourrait nous permettre
de nous retrouver ensemble ? » Au contraire. Il s’agit, face aux
divisions que la loi introduit, aux coupes que la loi fait
continuellement, de travailler ce qui fait échec en résistant, en
restant - résister, rester, c’est la même racine.
C’est exactement ce qui s’est passé en France autour des
sans-papiers. La loi définissait des critères, et tout le travail a
consisté non pas à invoquer un principe d’hospitalité général, mais à
montrer que tous les critères produisaient des situations qui ne
correspondaient plus à aucun : des gens inexpulsables et
irrégularisables, etc. Finalement, la stratégie des associations a
consisté à montrer que l’on pouvait démultiplier les critères de façon
telle que personne ne correspond exactement à l’alternative entre
clandestin et régulier. Il y a une ligne de repère qui ressort de ça.
C’est ce qui m’a frappé chez Paul. C’est ce qu’on trouve dans la
Bible, dans la figure du prophète : le prophète parle toujours d’un
reste d’Israël. C’est-à-dire qu’il s’adresse à Israël comme à un tout,
mais lui annonce que « seul un reste sera sauvé ». C’est ce qui se joue
chez Isaïe, chez Amos, dans le discours prophétique. On dirait là que
ce n’est pas une portion numérique, mais la figure que tout peuple doit
prendre dans l’instant décisif - en l’occurrence, le salut ou
l’élection, mais cela peut être n’importe quoi d’autre. Le peuple doit
se produire en reste, prendre la figure de ce reste. Il faut toujours
le voir dans une situation déterminée : qu’est-ce qui, dans une telle
situation, se poserait en tant que reste ? Cela ne correspond pas à la
distinction majorité/minorité. C’est autre chose. Tout peuple prend
cette figure si l’instant est vraiment décisif.
Cela dit, quelle place reste-t-il aux « situations
déterminées » et aux « instants décisifs », justement, dans une
critique de l’époque aussi radicale que la vôtre ? À vous lire, vous
penchez davantage du côté de l’aporie, de l’impasse et de l’échec -
notamment dans la manière dont vous renvoyez dos à dos, là encore à
partir de Debord, les figures du totalitarisme et de la démocratie -
que du côté de l’opportunité, du coup, du kairos, comme vous dites.
Dans vos livres, vous évoquiez notamment une « expérience de
l’impuissance absolue », et « la solitude et le mutisme là où nous nous
attendions à la communauté et au langage ». À quoi pensiez-vous ?
On m’a souvent reproché, ou du moins attribué, ce pessimisme dont
peut-être je ne me rends pas compte. Mais moi je ne le vois pas comme
cela. Il y a une phrase de Marx que Debord cite aussi, que j’aime bien,
c’est : « La situation désespérée de la société dans laquelle je vis me
remplit d’espoir. » Je partage cette vision : l’espoir est donné pour
les désespérés. Je ne me vois pas si pessimiste. Non, pour répondre à
votre question, je pensais à l’horrible situation politique des années
1980. Je pense aussi à la guerre du Golfe et aux guerres qui ont suivi,
en Yougoslavie notamment. Disons que la nouvelle figure de la
domination se dessine maintenant assez bien. C’est au fond la première
fois qu’on voit aussi nettement en œuvre le modèle spectaculaire. Pas
seulement dans les médias : il est pour ainsi dire mis en œuvre
politiquement. Simone Weil dit quelque part que c’est une faute de
considérer la guerre comme un fait qui concerne la politique extérieure
- il faut la considérer aussi comme un fait de politique interne. Or il
me semble que, dans ces guerres-là, on a précisément une absolue
indétermination, une absolue indiscernabilité entre politique interne
et politique extérieure. Maintenant, ces choses sont devenues
triviales. On les trouve dans la bouche des experts : la politique
extérieure et la politique intérieure, c’est la même chose. Mais
j’insiste : il n’y a là aucun pessimisme psychologique ou personnel.
C’est d’ailleurs une autre manière de poser le problème du sujet. C’est
au fond ce que j’aime beaucoup chez Simondon : on peut penser qu’il
pense l’individuation, toujours, comme coexistence entre une principe
individuel et personnel et un principe impersonnel, non-individuel.
C’est-à-dire qu’une vie est toujours faite de deux phases en même
temps, personnelle et impersonnelle. Elles sont toujours en rapport,
même si elles sont nettement séparées. Je crois qu’on pourrait appeler
l’impersonnel l’ordre de la puissance impersonnelle avec laquelle toute
vie est en rapport. Et on pourrait appeler désubjectivation cette
expérience qu’on fait tous les jours de côtoyer une puissance
impersonnelle, quelque chose qui en même temps nous dépasse et nous
fait vivre. Voilà, il me semble que la question de l’art de vivre, ce
serait : comment être en rapport avec cette puissance impersonnelle ?
Comment le sujet saura être en rapport avec sa puissance, qui ne lui
appartient pas, qui le dépasse ? C’est un problème poétique, pour ainsi
dire. Les Romains appelaient cela le génie, principe impersonnel
fécond, qui permet d’engendrer une vie. Là aussi, c’est un modèle
possible. Le sujet ne serait ni le sujet conscient, ni la puissance
impersonnelle, mais ce qui se tient entre les deux. La désubjectivation
n’a pas seulement un aspect sombre, obscur. Elle n’est pas simplement
la destruction de toute subjectivité. Il y aussi cet autre pôle, plus
fécond et poétique, où le sujet n’est que le sujet de sa propre
désubjectivation. Permettez-moi, donc, de refuser votre accusation : je
suis sûr que vous êtes plus pessimistes que moi...
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